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Mémoire, histoire et transmission d’un traumatisme : un projet de recherche-action avec des lycéens

Ce projet vise à interroger et comprendre les interactions mémorielles qui se jouent entre élèves lycéens français et rescapés du génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda.


A travers son Accélérateur des Mémoires, l’Observatoire B2V des Mémoires a choisi de soutenir le projet de recherche-action mené conjointement par la Ligue de l’enseignement et l’association Ibuka France. Ce projet vise à interroger et comprendre les interactions mémorielles qui se jouent entre élèves lycéens français et rescapés du génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda.

Chloé Créoff, coordinatrice du projet à la fédération de Paris de la Ligue de l’enseignement répond aux questions de l'Observatoire B2V des Mémoires.



Quel est l’objet de votre recherche-action ?

Au cours de l’année scolaire 2021-2022, un panel représentatif de dix rescapés participera à une étude et bénéficiera d’un accompagnement et d’un suivi psychologique individualisé autour de sa prise de parole auprès d’un public scolaire lycéen. A partir du suivi des rescapés engagés dans un travail de mémoire, l’étude devra permettre de mettre en avant le positionnement des témoins face à la prise de parole devant un public scolaire et son impact sur leurs propres identités de témoins notamment à travers différents temps de rencontre et d’entretien menés avant et après leurs témoignages en classe.

En effet, ce projet suppose une réflexion autour des attentes et de l’intérêt du rescapé vis-à-vis du témoignage mais également sur ses effets : l’acte de témoigner a-t-il des effets sur les témoins dans leur identité de rescapé et sur leurs mémoires, leur résilience ? Comment se redéfinissent-ils quand ils ont livré leur récit ? Se considèrent-ils comme des passeurs de mémoire ?


Parallèlement, notre étude s’intéressera également aux effets et conséquences psychologiques et traumatiques de ce drame humain en se demandant si et comment le témoignage en milieu scolaire peut aider le rescapé à surmonter le traumatisme ? De la même manière, comment se comporte notre mémoire lorsqu’elle doit synthétiser ce passé dramatique pour le raconter ? Comment cette transmission d’une mémoire traumatique intergénérationnelle est-elle ensuite reçue par le lycéen ?


Comment allez-vous répondre à toutes ces questions posées par votre objet ?

Pour répondre à ces questions, un dispositif d’enquête sera déployé dans les régions Ile-de France et Rhone-Alpes auprès d’une dizaine de classes de première et de terminale. Le protocole d’enquête sera articulé autour d’un trinôme qui constitue l’élément central de l’étude. Chaque trinôme se compose d’un rescapé, d’un psychologue et d’une classe c’est-à-dire des élèves et d’une équipe pédagogique. Plusieurs étapes formelles seront retenues dans le cadre du suivi psychologique des rescapés à savoir :

  • un premier échange en amont du témoignage scolaire entre le rescapé et le psychologue ;

  • un second échange entre le rescapé, le psychologue et l’équipe pédagogique pour préparer le témoignage en classe ;

  • un troisième temps d’échange avec les élèves lors du témoignage ;

  • un quatrième temps d’échange après le témoignage entre le rescapé et le psychologue ;

  • un cinquième temps d'échange et de parte d'expériences encadré par Amélie Schafer, psychothérapeute rwandaise spécialisée sur le psychotraumatisme du génocide et membre du comité scientifique chargé du suivi de l’étude. Les entretiens d’évaluation menés lors de cette dernière étape auront pour but de mesurer les forces, les capacités et les potentielles fragilités des rescapés face à ce travail de mémoire pour leur offrir un accompagnement approprié dans la durée.

Pour les lycéens, en plus de l’échange avec le psychologue, la réception du témoignage sera restituée à travers une réalisation artistique collective qui traitera de l'histoire du génocide perpétré contre les Tutsi et plus encore de leur échange avec le rescapé. Cette réalisation artistique sera ensuite valorisée et présentée comme un outil de médiation disponible sur une plateforme numérique dédiée à l'enseignement du génocide perpétré contre les Tutsi.



Pouvez-vous nous présenter ce comité scientifique ?

Le comité scientifique est composé de chercheurs et spécialistes en sciences sociales. Il couvre au moins trois champs spécifiques : la psychologie, l’histoire, et les sciences de l’éducation. Chacun des membres du comité scientifique, en fonction de sa spécialité, est en capacité d’accompagner de façon transdisciplinaire la réalisation de ce projet sur l’histoire du génocide et sa mise en mémoire à travers le témoignage. Le comité scientifique est ainsi composé de la Ligue de l’enseignement et de l’association Ibuka France mais également de :

  • Alexandre Lafon, coordinateur scientifique et spécialiste de la question du témoignage ;

  • Régine Waintrater, psychanalyste spécialisée sur le génocide, les traumatismes extrêmes et la transmission ;

  • Eric Ghozlan, psychanalyste spécialisé en protection de l’enfance et sur la prise en charge des victimes de psychotraumatisme individuel et collectif ;

  • Amélie Schafer, psychothérapeute spécialisée sur le psychotraumatisme du génocide ;

  • Hélène Dumas, historienne spécialiste du génocide contre les Tutsi au Rwanda ;

  • Benoit Falaize, chercheur en science de l’éducation, travaillant notamment sur la place du témoignage dans le cadre scolaire ;

  • Sébastien Ledoux, historien dont les travaux portent sur la place du témoin et du témoignage en histoire et la mise en mémoire.

Quels sont les résultats attendus de cette recherche ?

L’étude cherchera principalement à mesurer l’impact sur le rescapé de cette mise en récit de souvenirs traumatiques tout en identifiant les spécificités qui sont liées au cadre spécifique de sa mise en œuvre c’est-à-dire le témoignage face à un jeune public en milieu scolaire. Dans ce contexte, la transmission intergénérationnelle apparait centrale en ce sens qu’elle permet la passation d’une mémoire individuelle à une mémoire collective dont l’objectif est de faire des élèves des « passeurs de mémoire » mais également des citoyens engagés et conscients. Encourager la rencontre entre des rescapés et des élèves vise en effet à transmettre aux nouvelles générations l’acquisition de repères qui leur permettront de créer des ponts entre le passé et le présent afin d’en tirer des leçons pour l’avenir.

Les résultats de cette étude seront présentés lors d’un séminaire de restitution en juin 2022, diffusés sous de forme de rapport et mis à disposition de la communauté scientifique et des institutions intéressées. Ils devront permettre de produire des recommandations dans le but d’accompagner du mieux possible les enseignants dans l’organisation d’une rencontre avec un témoin notamment un rescapé d’un génocide. Ces recommandations seront publiées sur une plateforme en ligne dans le but de faciliter la prise de contact et l’organisation d’une rencontre avec un rescapé en classe. Cette plateforme aura également plus largement vocation à favoriser et développer l’enseignement du génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda à travers la mise à disposition d’outils de médiation variés et pluridisciplinaires.

Photos : Marion Pouliquen

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